Des vidéos virales, des messages chocs et une esthétique de la souffrance : derrière le hashtag #SkinnyTok se cache une réalité bien plus sombre que ce que les algorithmes laissent entrevoir.
"J'espère que ce que tu as mangé vaut la peine d'être gros cet été." Ce type de phrase, tiré d'une vidéo TikTok visionnée des millions de fois, témoigne d'un univers toxique où la maigreur extrême est célébrée, souvent sans avertissement, et cible particulièrement les plus jeunes.
À l'approche de la semaine mondiale de sensibilisation aux troubles des conduites alimentaires (TCA), qui se déroulera du 2 au 8 juin 2025, la Fédération Française Anorexie Boulimie (FFAB) tire la sonnette d'alarme sur la résurgence dangereuse de contenus incitant à des restrictions alimentaires extrêmes, déguisés en conseils ou en motivation.
Une nouvelle vitrine pour une obsession ancienne
Le phénomène pro-ana, apparu au début des années 2000, n'a jamais disparu. Il a simplement changé de visage. Aujourd'hui, il se manifeste sous forme de contenus courts, hypnotiques, diffusés par les algorithmes de TikTok. Une recherche simple permet de trouver des vidéos promouvant la privation calorique ou culpabilisant après un repas. Les hashtags, bien qu'ils varient, délivrent le même message : contrôle du corps, glorification de la souffrance et rejet de toute diversité corporelle.
Les messages sont directs, souvent mélangés à des musiques apaisantes ou des visuels esthétiques : "1000 kcal par jour max si tu veux être jolie", ou encore "Je commente pour rester sur SkinnyTok, c'est ma motivation du jour."
Ce format, rapide et addictif, touche particulièrement les préadolescents de 10 à 14 ans, qui sont exposés de manière répétée à ces injonctions toxiques. Dans ce cadre, la souffrance n'est plus un symptôme, mais un objectif valorisé, partagé et célébré.
Les dangers concrets du phénomène #SkinnyTok
La FFAB identifie plusieurs mécanismes alarmants qui rendent ce phénomène particulièrement préoccupant :
- Discours culpabilisant : Déguisé en motivation, il génère honte et auto-dévalorisation, des leviers puissants dans le déclenchement ou l'aggravation des TCA.
- Méthodes extrêmes banalisées : Régimes à 800 kcal, suppression de groupes alimentaires entiers, glorification de l'effort douloureux.
- Esthétique dangereuse : La maigreur devient un idéal, entraînant une insatisfaction corporelle, un risque bien documenté pour les TCA.
- Effet Werther alimentaire : À l'instar du mimétisme suicidaire, ces contenus répétitifs peuvent induire une contagion comportementale.
Le résultat ? Une spirale infernale où les jeunes, influencés par des modèles virtuels, mettent leur santé physique et mentale en péril.
Quels leviers pour inverser la tendance ?
Pour la FFAB, la réponse ne peut se limiter à la dénonciation des vidéos ou des influenceurs. Elle doit s'inscrire dans une stratégie plus large, intégrant des dimensions éducative, préventive et structurelle :
1. Réguler l’accès aux contenus toxiques : Moderation active des plateformes, facilitation des signalements, limitation de l’accès aux comptes par des mineurs.
2. Renforcer l’éducation au numérique : Éduquer dès l’école à l’analyse des messages en ligne, incluant les codes de la motivation toxique, et impliquer les adultes référents.
3. Mettre en place une vraie prévention des TCA : Au-delà de la lutte contre les standards de beauté, prendre en compte les facteurs émotionnels, psychologiques et sociaux sous-jacents.
4. Créer une filière de soins spécialisée : Actuellement trop peu accessible, elle doit permettre un accompagnement précoce, coordonné et de qualité, de la pédiatrie à l’âge adulte.
Au-delà de #SkinnyTok, les TCA touchent une part croissante de la jeunesse. Depuis la pandémie de Covid-19, une hausse nette des consultations a été constatée, en particulier chez les jeunes enfants. La FFAB rappelle que ces troubles présentent l’un des taux de mortalité les plus élevés en psychiatrie. Il est donc urgent d’agir face à ce phénomène, qui va bien au-delà d’une simple tendance de mode et constitue un terrain fertile pour des dérives durables, enracinées dans nos usages numériques quotidiens.







