Le 23 juin, Marc Bloch sera honoré au Panthéon, mais ses cendres demeureront au caveau familial dans le cimetière du Bourg-d'Hem, un village au cœur de la Creuse, profondément lié à sa vie et son œuvre. Ce célèbre historien et résistant juif a été exécuté par la Gestapo en juin 1944.
Son fils, Daniel, qui nous a quittés l'année dernière à l'âge de 99 ans, avait sollicité le maire de cette commune de 200 habitants pour faire en sorte que son père, soldat durant les deux guerres mondiales, patriote antifasciste et fervent républicain, trouve sa place dans ce sanctuaire de mémoire nationale. Une requête qui a été entendue, puisque en novembre 2024, le président Emmanuel Macron a annoncé la panthéonisation de l'auteur de "L'Étrange Défaite", saluant son "intelligence aiguë" et son "courage" face à l'horreur.
À l'instar de Robert Badinter, qui a pénétré au Panthéon en octobre dernier, la famille de Marc Bloch a décidé d'opter pour un cénotaphe, ne souhaitant pas déplacer ses cendres. "Il était très attaché à la Creuse et repose dans ce petit cimetière aux côtés de ses enfants, pourquoi l'en éloigner ?" s'interroge sa petite-fille, Suzette Bloch, dans des propos rapportés par l'AFP. D'autant que le corps de son épouse, Simonne Vidal, panthéonisée avec lui, manque à l'appel. Décédée sous une fausse identité à Lyon après l'arrestation de son mari, elle fut enterrée dans une fosse commune.
"Nous ne l'avons jamais récupéré," confie-t-elle, soulevant ainsi un argument poignant pour justifier le maintien des cendres de son grand-père au sein de ses racines. Matis Bloch, son arrière-petit-fils et historien, acquiesce : "Cela offre un lieu de mémoire en Creuse, un ancrage pour notre histoire familiale."
Les racines de Marc Bloch dans cette région française remontent à 1929, lorsqu'il fait l'éloge d'une œuvre d'un avocat et historien local, Louis Lacrocq, dans la revue "Annales" qu'il co-fonde. Les deux hommes deviennent amis, et l'année suivante, Lacrocq lui signale une maison à vendre au Bourg-d'Hem. Marc Bloch acquiert la propriété et y passe des vacances en famille, retrouvant, comme de nombreux descendants d'Alsaciens, un foyer dans la Creuse. "Il a perdu ses racines et les a redécouvertes ici," précise Suzette Bloch.
Néanmoins, ses séjours au hameau des Fougères ne se limitaient pas à des vacances. Selon l'historien creusois Guy Avizou, "Marc Bloch était sérieux durant ses séjours au hameau. Il écrivait de nombreux articles et ouvrages dans un bureau attenant à la maison."
Pour l'historienne Annette Becker, la Creuse représente un retour aux sources pour cet intellectuel qui a côtoyé le monde paysan dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. "Il s'intéressait à des détails comme la taille des champs et a toujours cherché à relier le présent au passé," explique-t-elle.
Son ouvrage fondateur "Les caractères originaux de l'histoire rurale française" voit le jour en 1931, suivi des deux tomes de "La Société féodale", publiée en 1939 et 1940. Lors de l'éclatement de la Seconde Guerre mondiale, Bloch s'engage volontairement à 53 ans et met sa famille à l'abri à Guéret. Il les retrouve au Bourg-d'Hem, où il rédige ensuite "L'Étrange Défaite", une analyse acerbe de l'effondrement militaire français, bien que sa publication ne survienne qu'en 1950.
Écarté de l'université par les lois discriminatoires du régime de Vichy, il rejoint la Résistance en 1943 à Lyon, tout en continuant d'écrire dans les "Mélanges d'histoire sociale". Sous le pseudonyme de "Marc Fougères", il parvient à produire des travaux significatifs durant l'Occupation. Malheureusement, le 16 juin 1944, il est capturé et mitraillé avec 29 autres résistants à Saint-Didier-de-Formans, dont seuls deux ont survécu. En 1977, ses cendres sont transférées au Bourg-d'Hem lors d'une cérémonie à laquelle assistait Simone Veil.
La panthéonisation de Marc Bloch est célébrée comme une "incroyable fierté" pour le village, selon Sophie Fournier-Gassie, conseillère municipale. La mémoire de cet historien exceptionnel, qui reste une figure méconnue pour certains, sera désormais mise en lumière. La mairie s'engage à retransmettre la cérémonie, tandis qu'une exposition à proximité présentera des lettres manuscrites et des photos, ainsi qu’un exemplaire de "L'Étrange Défaite". Aujourd'hui, la maison des Fougères est habitée par une arrière-petite-fille de Marc Bloch, et sur sa tombe repose une épitaphe latine, conforme à son testament de 1941 : "Dilexit veritatem" - il a chéri la vérité.







