En Russie et dans les territoires ukrainiens sous occupation, l'élévation de monuments et de musées dédiés à l'invasion de l'Ukraine se propage. Ces nouveaux édifices permettent à Moscou de tracer un lien avec la Grande Guerre patriotique, selon des analyses de la presse indépendante.
Depuis le commencement de l'offensive militaire en Ukraine, le récit du conflit s'éloigne des écrans de télévision pour se matérialiser dans le granit des plaques commémoratives. Selon Govorit NeMoskva, les régions russes ont engagé plus de 36 millions de roubles (environ 435 000 euros) pour de nouveaux monuments aux participants de l'“opération militaire spéciale”.
Les budgets alloués varient : à Paranga, un monument intitulé Être guerrier, vivre éternellement ! bénéficiera de 1,9 million de roubles, tandis qu'à Douki, le budget atteint 3,2 millions de roubles pour un mémorial dans le kraï de Khabarovsk. Ce dernier inclut des plaques « avec réserve » pour inscrire les noms de futurs morts, ajoute Govorit NeMoskva.
Dans la capitale de la Tchouvachie, Tcheboksary, un appel d'offres a été lancé pour créer un complexe mémoriel dédié aux soldats morts en Ukraine, avec un coût estimé à 513,1 millions de roubles (environ 6 millions d'euros). Ce parc de la Victoire mettra en exergue des événements-clés de l'histoire russe et portera les noms des participants à l'invasion, comme l'explique Vot Tak. Oleg Nikolaïev, chef de la république, le voit comme un “symbole du courage et de l’exploit”, clamant que ceux-ci “créent une nouvelle histoire”.
La propagande dans la pierre
Cette construction mémorielle dépasse les frontières russes. Dans un article pour Novaïa Gazeta Europe, l'historien Iouri Latych dépeint comment Moscou édifie des monuments en territoire occupé pour modifier le récit historique. À Krasnyi Loutch, un ancien mémorial soviétique a été réaménagé pour relier différentes époques, s'étendant d'un guerrier de la Rus’ de Kiev daté de 1185 à un combattant de l'« opération militaire spéciale » de 2025.
Ce discours historiographique cherche à établir une continuité entre les luttes ancestrales, les victoires soviétiques et l’invasion actuelle, tournant les soldats russes en héritiers d'une longue lignée de “défenseurs”, alors que les Ukrainiens sont assimilés à des “nazis”. Par exemple, à Marioupol, une stèle de 17,5 mètres présente l'occupation de 2022 comme “une libération des nazis”.
“Que les enfants soient de notre côté”
Des résidents s'indignent en disant : “Nos grands-pères combattants se retourneraient dans leur tombe”, témoignant d'un effacement des mémoires récentes pour véhiculer ce récit d'État, comme rapporté par le site 7x7. À Iakoutsk, un monument aux victimes des répressions a été remplacé par un mémorial pour les héros de la guerre en Ukraine, tandis qu'à Svetly, un hommage aux vétérans des conflits locaux a été effacé au profit des “héros de la SVO”.
Ces initiatives visent inévitablement les jeunes générations. Une enquête menée par Vot Tak a dénombré au moins 153 musées relatifs à l’opération militaire depuis 2020, avec 60 % d’entre eux installés dans des établissements scolaires et espaces dédiés aux jeunes. “Il faut que les enfants soient de notre côté”, déclare un fondateur de musée à Saint-Pétersbourg, affirmant que “les enfants prennent toujours parti”.







