Dans les rues animées de Tirana, des milliers d’Albanais se donnent rendez-vous chaque soir depuis plus d'un mois, brandissant des flamants roses en carton et scandant : « L’Albanie n’est pas à vendre ». Ce mouvement de contestation s’est enflammé après l’annonce d’un projet immobilier touristique de luxe, soutenu par Jared Kushner et Ivanka Trump, qui menace un environnement déjà fragile. Les manifestants élargissent désormais leurs revendications en ciblant directement le Premier ministre Edi Rama, au pouvoir depuis treize ans, et exigent des changements profonds dans le système politique albanais.
Le projet immobilier, qui prévoit la construction de plus de 6 000 villas sur l’île de Sazan et la péninsule de Zvërnec, est estimé à plus de 4 milliards d’euros. Ces sites, considérés comme des refuges pour les oiseaux migrateurs, attirent l'attention des défenseurs de l'environnement et génèrent un fort emportement populaire. Les manifestations, qui ont démarré à Zvërnec le 23 mai avant de se déplacer à Tirana, ont culminé le 20 juin avec une mobilisation record de 200.000 personnes, incluant des Albanais de la diaspora sur plusieurs continents.
Le caractère inédit du mouvement
Ce mouvement populaire se distingue par son ampleur et sa diversité. Selon Florent Marciacq, codirecteur de l’Observatoire des Balkans, « ce type de mobilisation est sans précédent en Albanie, réunissant des citoyens de tous horizons politiques, sans structure partisane apparente ». Les revendications initiales se sont concentrées sur l’abrogation du projet touristique, mais incluent désormais la protection de l’écosystème local et une remise en question du processus décisionnel opaque en Albanie.
L’histoire récente du pays est marquée par des crises successives — de l’héritage d’un régime autoritaire à l’effondrement économique des années 1990. Ces éléments ont contribué à un climat de méfiance envers les élites politiques et économiques. La contestation actuelle trouve son origine dans un désir croissant de transparence et de justice environnementale, deux revendications largement partagées par de nombreux manifestants.
La vigilance de l'Union européenne
Bruxelles observe avec attention cette « révolution des flamants roses ». L’Albanie, qui aspire à rejoindre l’Union européenne d’ici 2030, est sous pression pour se conformer aux normes européennes, notamment en matière d'environnement. La Commission européenne a souligné l'importance d'adapter les lois sur les investissements stratégiques, qui ont facilité le projet controversé. « L'UE cherche des exemples de réussite sans négliger le fait que des avancées techniques ne garantissent pas nécessairement le bon fonctionnement d’une démocratie », commente Marciacq.
La grande interrogation demeure : ce mouvement populaire parviendra-t-il à perdurer ou risque-t-il de s’essouffler ? Des précédents tels que les manifestations à Belgrade contre des projets similaires montrent que l'engagement civique peut aboutir à des résultats tangibles. Mais pour l'heure, les Albanais espèrent que leurs flamants roses continueront à faire entendre leur voix dans cette lutte cruciale pour leur avenir.







