La question à laquelle doit répondre le tribunal correctionnel de Bobigny est de savoir si le média Frontières a délibérément mis en danger des avocats par ses publications. Le 30 janvier 2025, ce média d'extrême droite a diffusé un hors-série dans lequel il dressait une liste de 60 avocats, présentés comme responsables de l'"invasion migratoire".
Ce magazine, tiré à 20 000 exemplaires, a établi un "podium" des avocats les plus actifs en matière de défense des étrangers en situation irrégulière, les qualifiant de "militants idéologiques" profitant d’un "business juteux". Les avocats ciblés proviennent de villes comme Toulouse, Marseille et Paris.
Témoignages choquants de harcèlement
Me Samy Djemaoun, l'un des avocats visés, a décrit les menaces incessantes qu'il a reçues, expliquant qu'elles ont engendré un climat de peur parmi ses confrères. Une avocate, Sophie, a retrouvé des croix gammées près de son bureau, tandis que d'autres, comme Me Myriam Si Hassen, ne se sentaient pas en sécurité même accompagnées.
Les avocats, touchés par ces événements, expriment un sentiment de "détresse psychologique" et "hypervigilance", la décision du tribunal sur cette affaire étant attendue le 18 juin 2026.
Le média a également alimenté la haine sur les réseaux sociaux, identifiant et diffamant certains avocats, insinuant qu’ils étaient “payés par vos impôts”. Un salarié de Frontières a même laissé entendre sur Twitter qu'il fallait "à eux de trembler".
La réaction de la communauté juridique a été immédiate. Des figures comme la bâtonnière de Marseille ont dénoncé le "dossier nauséabond", arguant que défendre tout justiciable est essentiel à la fonction d’avocat, alors que le Conseil national des barreaux a exprimé sa préoccupation face à une telle divulgation.
Responsabilité et risque encouru
Erik Tegnér, devant le tribunal, n’a montré aucun signe de remords, soutenant que son intention n’était pas de livrer ces avocats à la vindicte publique, mais de dénoncer un système. Cependant, il est accusé d’exposer autrui à un risque d’atteinte à la personne, une infraction rare dans ce contexte. La loi, instaurée après l’assassinat de Samuel Paty, cherche à prévenir des actes de "doxxing".
Le président de la 14e chambre, Youssef Badr, a interrogé Tegnér sur le choix de publier les noms et prénoms des avocats, suggérant que cela pouvait encourager des comportements violents. Malgré le refus de Tegnér d'accepter cette logique, l’impact de ses écrits est indubitable.
“Quand on dit les 'coupables', ce n’est pas au sens juridique”, a insisté Tegnér.
Pour de nombreux avocats, tels que Ségolène Rouillé-Mirza, ce type de discours semble appeler à une sanction violente. Elle souligne que cette violence sémantique peut précéder des actes physiques de violence ciblée.
L'argument de l'enquête journalistique contesté
Tegnér se défend en affirmant que Frontières est un "média d’enquête". Pourtant, il est questionné quant à la rigueur de ses méthodes. Les avocats accusent tous des erreurs flagrantes dans le traitement et le classement selon leurs pratiques.
Au cours de l’audience, il est également apparu que le classement des avocats ciblés avait été effectué sur la base de décisions judiciaires de seulement deux mois, une méthode critiquée pour son manque de crédibilité. Les avocats ont tous nié avoir été contactés pour donner leur version.
Erik Tegnér a terminé sa plaidoirie en dénonçant une psychose parmi les avocats, qu’il accuse de créer une peur mutuelle. Néanmoins, les argumentaires de la procureure soulignent que l'intention du média est claire : désigner des cibles pour la vindicte publique.
Dans ce procès se joue non seulement la réputation de Frontières, mais aussi les enjeux de la responsabilité journalistique à l’ère des fake news et de la désinformation. Alors que le jugement est attendu, la question de l'éthique et de la sécurité des avocats demeure au cœur des débats.







